«Nouvelles de l’exil» par Christian Liger

Publié lemars 22, 2011 par

2


J’ai semble-t-il une guerre de retard. Peut-être même suis-je né hors de mon siècle. Tant je me vois peu de commun avec mes étranges contemporains… Ainsi, à l’heure de l’explosion numérique, au temps presque de son triomphe, voilà que je m’éprends du livre-objet. Le livre-papier. Livre-bibelot… Voici que je découvre et chéris toute la sensualité d’une œuvre imprimée.

Le texte littéraire se doit en effet d’être apprécié comme un bon vin. Avant sa dégustation, il faut en admirer la robe, en humer le parfum… Approche bibliophile que je n’ai pas manqué d’assouvir. Avec d’autant plus d’attention que l’éditeur m’était ici inconnu. En l’occurrence les éditions Atelier Baie. Petite structure, encore toute jeune, basée à Nîmes… Ainsi je mesurai d’abord de mes doigts la commodité du format. Caressai avec soin la couverture, afin d’en bien jauger la texture. Examinant encore l’harmonie du graphisme. Puis feuille après feuille, toutes les qualités de mise en pages… Nous avons clairement là — hormis peut-être une apparente brièveté d’ensemble — un très beau travail éditorial. Avec notamment ces feuillets d’ouverture et de fin, fac-similant notes ou dactylographies de l’auteur ; quelle fascination d’y voir la trace réelle de sa plume, qu’émaillent ratures puis ajouts…

Alors que ferons-nous donc, demain, sans ces livres ? Sans cette matière presque vive entre les mains… Sera-ce une société purement virtuelle ? Du tout dématérialisé ? Où personne n’aura plus prise sur rien ? Âme hors de son enveloppe adéquate, esprit dépouillé du corps. Car le livre physique est peut-être bien davantage qu’un simple support. C’est le verbe fait chair. Et de chair il est question ici. Non pas sous un angle trivial ou grivois, mais en ce que chaque nouvelle du livre est d’une grande puissance sensorielle. Intensité charnelle dans le rapport aux choses ; la nature, les hommes, une ville… Ouvrir ce recueil c’est un peu s’éblouir du soleil de Nîmes. Sentir les si particulières odeurs du sud. Région d’où provient Christian Liger.

D’ailleurs plus que de nouvelles au sens strict, nous avons affaire — dans le fond — à divers longs poèmes. Desquels se dégage une forme de récit, s’esquisse différents thèmes… Les trois premières œuvres — «Descente d’une jeune Sétoise vers la mer», «Dix de der», «Play bac» — se rejoignent en ce qu’ils sont l’âpre évocation d’une fuite. Quête désespérée. Errance belle et tragique… L’une est purement onirique, tout en poésie et symboles. L’autre raconte la douloureuse et trouble après-midi d’une jeune fille, quelques heures après sa rentrée en classe de terminale ; prise confusément entre ses derniers désirs adolescents et la plate réalité. Enfin la troisième de ces histoires est celle d’un tout frais bachelier, déambulant dans les artères nîmoises par une nuit fiévreuse. Lui-même étant partagé entre aspirations et désenchantements. Le réconfort d’une épreuve achevée, la crainte d’un avenir toujours incertain…

Liger peut paraître d’un abord ardu. Tant sa narration est anti-linéaire. Souvent saccadée, brisée, ou même enroulée. On perçoit aussi ses recherches et essais stylistiques. Tel texte présente une ponctuation soutenue. Tel suivant, «Bel canto» — pour ne pas le nommer — est écrit d’une seule phrase, étalée sur pas moins de six pages. Puis «La limite», nouvelle qui aborde le théâtre, nous amène dans la cour d’honneur d’Avignon ; en un processus narratif assez déroutant… Mais presque toujours ses images frappent. Ses tournures recherchées surprennent. Et dès lors son sujet vous happe.

«Passage du commerce Saint-André», puis dans une moindre mesure «Le fauteuil suspendu», sont en revanche d’un déroulé plus classique. Gagnant en aisance d’accès, sinon même en plaisir de lecture. Là où ils perdent sans doute en originalité. Et encore !… Le livre enfin s’achève par une magnifique ode à Nîmes. Dont je ne peux m’empêcher de reproduire une phrase qui m’est restée chère : « Personne n’écrit à partir d’une page blanche ; personne n’agit dans une pure volonté : il y a l’avant, le souvenir, le territoire »…

Précisons du reste que cette publication est un assemblage de textes posthumes. Que l’auteur, décédé en 2002, aura écrits durant diverses époques de sa vie… Les dernières pages offre d’ailleurs à voir, en quelques photographies, ce que fut le bureau de Christian Liger ; écrivain qui m’était inconnu. Et que j’ai par conséquent découvert entièrement. Je dirai même authentiquement. Car sans a priori aucun, sans tout le poids d’un nom… Virginité que vous n’aurez déjà plus, peut-être, après la lecture de cette critique. Néanmoins je vous encourage à aller à la rencontre de cet homme et de son œuvre. A saisir de pleine main ce livre-chair, cet objet-vie, comme sa couverture vous le suggère.

 

Publié dans : Critiques, Textes