«Les hirondelles sont menteuses» par Anita Berchenko

Posted on mai 22, 2011 par

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A l’occasion d’une précédente critique, je faisais l’éloge appuyé du livre-papier. Allant à contre-sens des dernières innovations technologiques… Mais voici qu’à présent, je cède à l’esprit du temps. Ou juste en partie. M’étant enfin décidé, pour le dire autrement, à lire une œuvre numérique… Je livrerai donc ici mes quelques impressions sur ce nouveau format. Cela sans occulter, ce qui serait bien injuste au regard de ses qualités, ce plaisant recueil de nouvelles… «Les hirondelles sont menteuses.»

 «Ça pourrait être n’importe où… Il suffirait de modifier les paysages, les descriptions… Mais ça se passe au cœur du Lauragais.» Ainsi débute l’ouvrage. A travers un prologue qui plante le décor et agit comme une belle invitation. «On zoome encore un peu, et dans le viseur apparaît un village. Un assez gros village, presque une petite ville.» Et à cet appel du doigt, vous ne résisterez pas. Tant l’envie sera grande de découvrir ce lieu «riant de chaleur et de soleil». «Entre Montagne Noire et Pyrénées, à cheval sur Aude et Haute-Garonne (…) Où les accents occitans roulent de colline en colline et résonnent comme un vieux chant d’amour»… Mais prenons garde à tous ces charmes. Ce n’en est pas moins une région, nous avertit bien l’auteur, dans laquelle l’existence «n’est pas plus facile qu’ailleurs». En témoigne la vie de ses habitants. Ou plus précisément : certaines de ses habitantes…

 Nous allons en effet partager — un à un, et pour quelques instants — les destins de dix femmes. Car chaque histoire, en plus d’une intrigue particulière, narre la vie intime d’un personnage féminin. A commencer par Marthe. Une vielle dame presque impotente. Qu’on voit occuper ses soirées à suivre des jeux de pétanque ; assise dehors, sur la place de la mairie. Elle qui passait déjà tous les dimanches de sa vie à tricoter des écharpes, tandis que son mari la délaissait pour ses parties de pêche… Nous ferons ensuite la connaissance de Kate. Une anglaise «retraitée», comme il s’en rencontre beaucoup dans le Lauragais, venue ouvrir un «bed and breakfast» au milieu du village. Et une de ses grandes passions, à elle, c’est les chats. Ou plus spécialement «Miss Bira», du nom de son «Sacré de Birmanie». Chatte choyée sinon surprotégée. Sa propriétaire ne voulant pour rien au monde que l’animal mette une patte à l’extérieur…. Puis ce «travelling» segmenté, auquel nous convie Anita Berchenko, amènera entre autres le lecteur chez Magali. Laquelle se prépare — très fébrilement — à rejoindre son homme, qui travail à Toulouse. Mais l’ennui c’est son maquillage, et surtout sa coiffure, qu’elle ne supporte pas. «Ses cheveux frisottent ? Elle les voudrait lisses. Ils sont raides ? Elle les voudrait bouclés. Quand enfin elle a réussi à les laisser pousser, elle file les faire couper. Puis quand ils sont courts, elle les voudrait longs.» Pourtant Magali s’y connaît en artifices de séduction. Elle qui fabrique de beaux petits bijoux, pour ensuite les vendre sur internet…

 Non seulement d’être chacune digne d’intérêt, toutes les nouvelles sont un peu reliées entre elles. Tournant presque sans cesse autour de cette même place de la mairie. Dans ce village du Lauragais. Où se croisent et se recroisent les protagonistes de chaque texte… Marthe, Kate, Magali. Mais aussi Lise, que la peur des fautes d’orthographe empêche d’écrire. Alice, qui danse au bal, très fiévreusement. Nadia, vendeuse au magasin de chaussure, avec son très lourd passé. Puis toutes les autres. L’ensemble peut se rapprocher d’un grand roman choral. Dont l’un des fils rouges thématiques, dans le fond, pourrait être les divers aspects de la féminité. Multiples facettes où les femmes se reconnaîtront, et les hommes apprendront… Ici est effleuré le plaisir solitaire au féminin. Là est abordé tout le poids de la maternité, à travers l’expérience douloureuse d’une adolescente-mère. A tel autre endroit est traitée, les années passant, la peur de ne plus plaire. Ou même encore les affres de la maladie, qui atteignent au plus profond de la féminité… Et toutes ces questions fortes sont coulées dans une forme des plus légères. Ceci au meilleur sens du terme. Car Anita Berchenko manie l’art de la nouvelle avec brio. Elle nous emporte en deux ou trois lignes, et c’est un plaisir de s’y laisser prendre… Pas un mot de trop. Pas de lourdeurs. Juste ce qu’il faut. Avec toujours cette chute à laisser sans voix. Comme d’ailleurs le final du recueil, formé par les deux dernières nouvelles et l’épilogue, où l’auteur nous mène délicieusement par le bout du nez…

 Ceux qui voient l’édition numérique comme une littérature de second ordre en prendront ici pour leur grade. Car il n’en est rien… Certes, le rapport charnel au livre a disparu. Et un «fichier informatique», à cet égard, ne mérite pas le nom de «livre». Tant ce dernier terme recouvre de significations historiques et matérielles. Néanmoins, du papier aux pixels, les mots sont les mêmes… J’avais coutume de dire que le moindre vocable exprimé est en soi de la littérature. Ceci reste rigoureusement vrai, quelque soit l’émetteur ou le support. Que l’expression sorte de la bouche du conteur, qu’elle creuse la surface d’une tablette d’argile, noircisse des rouleaux de papyrus ou l’étendue d’un vélin : la puissance du verbe est identique. Réjouissons-nous donc de ces belles-lettres toujours perpétuées. Et sans délai, lisons Anita Berchenko, un grand auteur ! Car faites-moi bien confiance, son œuvre en vaut le détour… C’est un coup de cœur !

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Posted in: Critiques